La photographie infrarouge et ultraviolette sublimée par Pierre Louis Ferrer

 

Bonjour Pierre Louis, tu es photographe chez Pixopolitan depuis maintenant 4 ans. Tu es ingénieur de formation et tu as décidé de changer de voie pour te consacrer pleinement à la photographie. Comment as-tu changé de voie, qu’est-ce qui t’as poussé à ce changement ?

De base la photographie a toujours accompagné mes études et ma formation d’ingénieur, j’ai commencé la photographie en même temps que j’ai commencé mes études d’ingénieur. Je me suis toujours impliqué en parallèle de mes années d’études, soit dans des associations de photos soit dans l’organisation d’expositions. Même mon centre d’étude était lié à l’optique et aux capteurs optiques. C’était de l’instrumentation à savoir l’utilisation d’outils de visualisation et de chaine d’image. Donc la photographie numérique a toujours été au cœur de mon intérêt.

Tu as donc une formation en optique ? Tu peux, peut-être nous préciser cette formation ?

Mes études étaient plus centrées sur les capteurs, numériques et infrarouges notamment. Cette formation m’a amené à travailler dans l’industrie de l’aéronautique. Passé cinq ans dans ce domaine, j’ai senti un essoufflement, une frustration, notamment au niveau du contenu qui m’était demandé. Je n’avais pas de perspective valorisante dans les tâches que je devais accomplir. A la fin de ma mission, s’est posée la question de mon avenir. J’avais peur de rater le coche de la photographie. C’était donc pour moi une occasion rêvée. Je n’avais aucune contrainte familiale, financière ou de logement pour tenter cette aventure. Je me suis donc donné deux ans pour voir si cela allait fonctionner.

Du coup, comment t’es-tu fais connaître ? Par quel média (Facebook, Instagram, Concours photo…) ?

Eh bien, via un concours photo… Je l’avais complètement oublié celui-là. Il s’agissait du Wiki Loves Monuments, le concours annuel de Wikimédia, la base de donnée d’images de Wikipédia. Ce concours, présidé par Yann Arthus-Bertrand, a pour objectif d’élargir la banque d’images de monuments mondiaux sous licence libre afin d’imager les articles du site. Donc, en 2011 je suis arrivé à la 5ème place au niveau européen et à la 2ème au niveau national. Je suis donc fier de cette réussite même pour une photo qui me paraît aujourd’hui « à la ramasse » ! (rires)

photographie Wiki Loves monument

La fontaine des mers – Photographie Pierre Louis Ferrer

C’est intéressant de voir que c’est ce concours qui t’a permis de prendre confiance en ton travail…

Oui clairement. J’ai aussi pris conscience d’un intérêt qui allait un peu au-delà de la sphère virtuelle des réseaux sociaux.

Justement, est-ce que tu te sers des réseaux sociaux dans ton travail ?

Je m’en sers plus pour entretenir une petite communauté et aussi maintenant pour me faire connaître. Mais je préfère passer par le démarchage direct de rédacteurs ou de contact presse pour mettre en avant mes projets, une série… En général cela fait boule de neige, si un article est publié j’obtiens ensuite des contacts d’autres média qui veulent me rencontrer, faire une interview.

Quel réseau social tu conseillerais à un jeune qui débuterait en photographie ? les réseaux classiques (facebook, instagram etc) ou les réseaux spécialisés comme Flickr…

500px est intéressant, mais aujourd’hui il est complètement phagocyté par des mastodontes. C’est-à-dire qu’on va tout le temps avoir les dix mêmes photographes en tête de liste donc c’est assez dur de sortir du lot.

Flickr est devenu trop familial, ce qui fait perdre en sérieux, quant à Pinterest, je ne l’ai jamais utilisé.

Instagram, je trouve que c’est un bon moyen de se faire connaître par le tag et l’arobase en citant des marques ou des institutions qui pourraient être intéressées par les photos. On tape à l’épaules des gens en disant en quelques sorte « regarde ce que je fais, ça pourrait t’intéresser ».

On parle des réseaux sociaux pour se faire connaître mais une question me taraude, est-ce que tu penses que l’importance des réseaux sociaux joue aujourd’hui sur ton travail ?

Tout dépend ce qu’on recherche. Personnellement, je ne prends pas de photo en pensant aux réseaux sociaux. Je prends des photos parce que, par la durée de ma pratique, j’ai acquis une démarche qui m’est propre qui caractérise un peu les photos que je fais. Du coup, je ne fais que les proposer. Je n’ai pas d’attente spécifique en retour. Je partage. Si je veux un partage plus technique je le fais via mon blog.

Ensuite quant à l’impact des réseaux sociaux sur les jeunes photographes… Je suis assez mitigé. D’une part je trouve ça très bien car les jeunes photographes peuvent beaucoup plus facilement exposer leur travail et toucher un large public. D’un autre côté, ce que je trouve un peu plus nocif pour la photo est que la finalité de la photo devient le réseau social en lui même. C’est-à-dire que les photographes vont se construire uniquement dans le but de plaire à la masse plutôt que de rechercher eux-même une démarche personnelle.

(…) On peut se dire que j’ai une vision assez négative des réseaux sociaux, mais je pense que s’ils sont utilisés à bon escient et dans le cadre de promotion d’un travail réfléchi alors ils peuvent être un formidable outil.

On a vu la partie “médiatique” de la photographie et je souhaiterais désormais qu’on se penche sur la partie pûrement technique de ton travail. Quels sont les appareils que tu utilises ?

Alors j’ai deux reflex plein format de la marque Canon, un reflex classique pour mes prises de vue de paysages et de portraits « dans le visible ». Et un appareil dédié à la photo infrarouge et ultra violette qui est défiltré qui augmente la sensibilité spectrale du capteur.

C’est très surprenant de voir qu’avec un objectif et un capteur particulier tu arrives à prendre ce genre de clichés…

Il faut aussi un filtre. Une fois que le capteur peut capter l’infrarouge, le visible et l’ultraviolet il faut un filtre qui, lui, ne laisse passer que l’infrarouge ou l’ultraviolet. (…) Pour cela j’utilise un Canon 6D défiltré par un artisan. En effet, soit on est doué en électronique et on a pas peur pour son appareil, soit on peut faire appel aux services de sociétés spécialisées dans le défiltrage. Il y en a une en France et 2 ou 3 aux Etats Unis.

Pour le filtre, j’en utilise plusieurs car le rendu dépend de la sélectivité du filtre et il s’agit de filtres de la marque Héliopan, une marque allemande peu distribuée que je trouve uniquement sur internet. Et, vu que je fais essentiellement du grand angle voire de l’ultra grand angle, j’ai besoin de filtres slims pour éviter le vignettage.

photographie infrarouge

Gold : Concorde – Photographie Pierre Louis Ferrer

photographie infrarouge Paris

Square des peupliers – Photographie Pierre Louis Ferrer

Après cet épisode technique, j’aimerais comprendre pourquoi tu t’es dirigé vers l’ultra violet.

(…) A l’origine, l’optique et la physique de la lumière m’ont toujours passionné, je trouve ça vraiment fascinant. Et, comme beaucoup de ceux qui pratiquent ce style photographique, je suis un jour tombé sur une photo en infrarouge. J’ai donc voulu comprendre comment elle était faite et voir si je ne pouvais pas la faire moi-même. Après avoir investi dans du matériel dédié et fait quelques prises de vue, j’ai été subjugué par la démarche de révélation que permet ce type de photo. On quitte la logique des couleurs et de la lumière pour rentrer dans le nouveau monde qu’on ne peut pas percevoir à l’oeil nu et dont les propriétés de la lumière dépendent maintenant de la matière, et non plus des pigments de couleur.

Quand on pense un peu à l’histoire de l’art, on s’aperçoit assez rapidement que les peintres de la renaissance ou même les impressionnistes ont eu une réelle réflexion sur la lumière. Et toi, par ta technique photographique tu t’intéresses à la matière. Est-ce que tu penses que ce type de photographie permet de mettre la matière au premier plan en laissant un peu de côté la lumière ?

Non, je ne dirais pas qu’elle est mise au second plan parce qu’on est tout de même en photo-graphie… (rires)

Ne plus se focaliser sur l’exposition, c’est plutôt avoir une nouvelle approche de celle-ci. On perd les repères tels qu’un ciel clair et une végétation plus sombre. En infrarouge on conserve tout de même la démarche photographique, c’est-à-dire que tout se crée à la prise de vue. En somme, je n’invente pas un effet sur photoshop.

Je dirais aussi que ça permet de réagencer les contrastes d’une image, les zones d’intérêt, les zones les plus claires et de mettre au premier plan des sujets qui réagissent bien à l’infrarouge. Par exemple la végétation prend vraiment le dessus sur le reste de l’image. En uniformisant la couleur d’une matière on s’intéresse davantage à la matière elle même. Car la couleur, elle reste unie.

Tu me parlais de logiciels de retouche, est-ce qu’en tant que photographe tu t’en sers ?

Je vais jouer sur les mots (rire gêné) j’utilise des logiciel de développement photo.

Alors, utilises-tu des logiciels de développement photo (rires) ?

Alors oui, je travaille à 90% sur Photoshop. Lightroom très peu, je n’aime pas vraiment les outils que j’appelle « à tirette » où je dose un effet à l’œil nu. Je préfère utiliser des outils de bases qui se cachent derrières les fonctions « à tirette » justement pour les appliquer, non plus par pourcentage, mais par zone de sélection, par masques. C’est tout un flux de travail spécifique.

Combien de temps te prends le développement d’une photographie : de la prise de vue à la publication ?

Je dirais 15 minutes environs. Car tout est automatisé. Mais le problème est que je suis un peu trop perfectionniste, je reviens donc très souvent sur mes photos. En général, je ne publie pas ma photo le jour où je l’ai traitée. Je laisse un ou deux jours avant de revenir dessus pour enfin la publier. Cela me permet d’avoir un regard plus neutre.

J’ai parcouru ton blog et je me suis rendu compte que tu pouvais être très critique à l’égard des outils de retouches et notamment à propos des tutoriels qui selon toi sont “une attaque à l’identité photographique”. En quoi peuvent-ils être une déformation de cette identité ?

Je ne mets pas tous les tutos dans le même panier. Les tutos qui expliquent une technique particulière, un outils particulier, sont très utiles car on ne va pas demander aux photographes de réinventer ou de retrouver à chaque fois toutes les techniques. Donc les tutos qui permettent de prendre en main un outil qu’on va ensuite utiliser à sa manière sont selon moi extrêmement bénéfiques. J’aurais aimé à l’époque où j’ai commencé la photographie avoir accès à autant de tutos qu’aujourd’hui. Les tutos que je critique sont des tutos que j’appelle « clé en main » c’est-à-dire des tutos qu’on va suivre pour imiter le rendu d’un autre photographe en suivant la retouche d’une photo de A à Z sans recul. Comme si on était sur un rail. On apprend à copier un style sans chercher à créer le sien.

Il y a donc toute une phase d’apprentissage qui est nécessaire pour un photographe qui souhaite apprendre à développer ses photos. Il est possible de prendre une bonne photographie mais c’est la maîtrise des outils qui va faire la différence entre une bonne photo et un cliché exceptionnel. Mais toi, quelle démarche as-tu suivi pour en arriver à ton niveau actuel ?

Ça fait à peu près dix ans que je fais de la photographie et cela fait seulement trois ans que je suis content de mon travail. Heureusement cela ne veut pas dire qu’il faut faire dix ans de photo avant de produire quelque chose de qualité. Mais je suis conscient de cette phase de maturation de mon travail. J’ai d’abord eu une phase de découverte de mon appareil, de ses fonctions, de la magie qui se cachait sous ce boitier. Je me suis donc rendu compte des possibilités de mon appareil. Ensuite, il m’a fallu accepter de faire des mauvaises photographies. Et surtout, accepter le fait que je ne pourrais sûrement pas refaire cette photographie. Dans ce genre de cas, il faut se dire que ce petit échec est utile pour les prochaines fois.

L’erreur à ne pas faire, serait surtout d’apprendre seulement deux, trois techniques de photoshop et se dire « aucun problème si mon cliché n’est pas exceptionnel, je pourrais toujours le modifier sur Photoshop ».

Pour moi, la retouche est là pour sublimer un cliché qui a déjà été pris dans de bonnes conditions. Cette étape (le développement), permet de révéler les détails que le capteur a enregistré tout en laissant au photographe la possibilité de masquer certaines choses suivant le but qu’il suit.

Les articles sur ton blog transpirent d’une certaine fibre pédagogique, on sent vraiment cette envie d’instruire les gens qui pourraient te lire…

Effectivement, j’ai toujours aimé échanger avec d’autres photographes. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais un club photo dans mon école d’ingénieur et que je fais actuellement partie d’une association de photographie. Je considère en effet que l’échange est essentiel dans cet art. Personne n’invente rien depuis longtemps en photo. Il y a simplement des gens qui sont plus à même de comprendre la complexité des outils dont ils disposent. Mais ces outils, tout le monde y a accès et en dispose rien qu’en ayant un appareil photo numérique.

Quand tu parles d’échange, c’est uniquement un échange entre photographes ?

Euh oui (perplexe)

Ce que je cherche à savoir c’est si le feedback d’amateurs de photo t’intéresse ou si tu préfères échanger avec des photographes sur des techniques particulières ?

Les deux, les deux… Mes photos ne sont pas dédiées uniquement aux photographes heureusement. En terme de techniques photo, je m’adresse principalement aux autres photographes bien sur. En terme de billet d’humeur, de philosophie photo et en général de la sensibilité photographique, tout le monde peut avoir un avis sur une image. Même sans parler la même langue, on peut échanger des ressentis sur une image. C’est un langage universel. Du coup, tous les retours sont bons à prendre. A chacun de faire le tri pour prendre du recul sur son travail. C’est ce qui, pour moi, est le plus dur en photo. Avoir un recul, ne pas se dire qu’on y est arrivé pour découvrir en continu de nouvelles choses.

Je pense que l’une des caractéristiques des grands artistes, est certainement la capacité à se recréer. (…) D’ailleurs tu nous parlais tout à l’heure de portraits et je me demandais donc si ce type de photos occupait une place importante dans ton travail.

De plus en plus en effet. J’avoue que j’ai tout d’abord commencé la photographie par l’architecture et le paysage. Je me suis mis au portrait il y a seulement deux ans de cela et les nouveaux projets que j’ai avec l’ultra-violet s’appliquent extrêmement bien à ce style. Ces portraits sont visibles dans ma galerie mais il est vrai que je ne les propose pas à la vente par rapport aux modèles qui sont sur ces photos.

Ayant fait de l’infrarouge depuis bien plus longtemps que l’ultra violet, maintenant je travaille beaucoup plus a défraîchir cette technique. De plus, l’infrarouge est limité dans le temps puisque je ne peux correctement en faire que d’avril à octobre quand le soleil est présent. L’ultra violet est moins contraignant et permet de faire beaucoup de choses. Je suis d’ailleurs en train de mettre en place un projet qui va me prendre une bonne année…

Tu peux peut-être nous en dire plus sur ce projet…

Oui oui, il s’agit de portraits de sportifs en ultra violet après leur entrainement. L’UV va permettre d’imager des détails qui sont enfouis plus profondément sous la peau comme des micro lésions, des étirements de la peau etc. Il y a un côté très scientifique d’observation et en même temps, il y a un côté poétique car on met en avant le corps brut avec un rendu qui change de l’image de mode ou de mannequin.

 

photographie UV

Photographie Pierre Louis Ferrer – Série : Hail of the sun

 

photographie UV

Photographie Pierre Louis Ferrer : Série Hail of the Sun

photographie UV

Photographie Pierre Louis Ferrer : Série Hail of the Sun

Ma dernière question va peut être te paraître étrange car elle est sans lien particulier avec les précédentes. Des photographes t’ayant précédé ont sûrement pu t’inspirer et t’aider à trouver ta voie. Quels sont ils ?

Il y en a deux principaux. Les deux shootent en noir et blanc, pas vraiment mon domaine de prédilection (rires). Il y a Josef Hoflehner qui fait du paysage en moyen format, très épuré, tout en brume, en contraste blanc/noir très très marqué. A l’opposé, il y a Don McCullin reporter de guerre que j’admire pour son vécu, mais aussi pour l’homme, son investissement et son sacrifice. Il est allé chercher sur les lieux de guerre et d’horreur les images les plus parlantes pour réveiller les consciences des gens qui sont au chaud chez eux. J’apprécie surtout ses reportages sur le Londres industriel : les usines très noires, la misère des gens qui sont entourés par la poussière de charbon… Lui même disait qu’il souhaitait créer un véritable coup de poing du spectateur avec des noirs et blancs très texturés, très durs. Moi qui ne suis pas trop fan de photo reportage et de photo de rue, j’admire énormément son travail.

Et si tu avais pu prendre une photo de ces deux photographes quelle seraient-elles ?

Alors celle de Josf Hoflehner il s’agirait de la Mosquée aux oiseaux :

La mosquée aux oiseaux, photographie N&B

Photographie Josef Hoflehner – La mosquée aux oiseaux

Et de Don McCullin ce serait celle ci :

Early morning, West Hartlepool, County Durham, 1963, photographie

Photographie Don McCullin – Early morning, West Hartlepool, County Durham, 1963

 

Si vous souhaitez découvrir l’intégralité de notre interview, n’hésitez pas à faire un tour sur notre chaîne Youtube et sur notre site internet pour découvrir la galerie de Pierre Louis Ferrer

Et pour découvrir plus en profondeur son travail, n’hésitez pas à faire un tour sur son blog où vous trouverez, billets d’humeurs, séries inédites : www.plferrer.photos.

Et pour découvrir l’interview en vidéo, on vous donne rendez-vous sur Youtube.