Jocelyn Nivert photographe historique de Pixopolitan est venu nous rencontrer pour nous parler photo et émotion !

Bonjour Jocelyn, ça fait maintenant 5 ans que vous êtes photographe chez Pixopolitan. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vos début, sur comment vous vous êtes fait connaitre ?

Oui bien sûr, j’ai commencé la photo très très jeune, je devais avoir 8-9 ans dans le cadre d’un club photo. Puis j’ai continué mes études et la photo a toujours fait un peu partie de ma vie. Je n’étais pas forcément orienté vers la photographie professionnelle dès le départ, ce n’était pas trop dans mon axe professionnel, je travaillais plutôt dans l’industrie. Puis j’ai toujours continué à faire un travail photographique, jusqu’à aujourd’hui, c’est une démarche qui date maintenant de pratiquement 30 ans.

Donc vous êtes photographe amateur depuis maintenant 30 ans.

Alors j’ai travaillé tout d’abord au sein du laboratoire Picto, que vous connaissez et qu’on salue. Une maison prestigieuse qui a été le berceau de la photographie avec l’époque de Pierre Gassmann, ensuite Eddie Gassmann et maintenant Philippe Gassmann, trois générations donc où on est passés du noir et blanc à la couleur et au numérique. J’ai eu la chance de connaitre tous ces passages. À l’époque de Pierre Gassmann je n’étais pas encore né mais j’ai pu suivre certains grands photographes de cette époque-là. La photo, je suis tombé dedans et j’ai appris en côtoyant justement ces grands photographes, ces grandes personnalités qui font aujourd’hui la photographie. Parce qu’il y a la photo et ce qu’il se passe derrière, il y en aurait beaucoup à dire.

Donc vous travaillez chez Picto ?

Non, j’ai travaillé pendant de nombreuses années chez eux, ensuite j’ai fait ma carrière dans un grand groupe de communication dans lequel je m’occupais de la communication extérieure, notamment dans les aéroports de France.

Et donc aujourd’hui vous êtes photographe amateur ou professionnel ?

Alors, pour être photographe professionnel il faut pouvoir vivre de ses revenus. Aujourd’hui je suis obligé d’avoir une activité extérieure.

Et aujourd’hui vous êtes toujours dans la communication ?

Tout à fait. Plus orienté print et post production que sur la partie prise de vue. La photographie va très bien mais par contre les photographes vont très mal.

D’après vous ça serait dû à quoi ? Parce qu’on vit dans une société où justement l’image est très présente.

C’est juste une équation économique, aujourd’hui un photographe peut difficilement vivre de son travail. Il y en a très peu qui le peuvent, je ne sais pas combien il y a de milliers de photographes en France mais je serais curieux de connaitre les statistiques et de savoir combien réussissent à vivre de cette activité. Je pense qu’il y en a très peu et que ce sont des élus qui ont soit un relationnel exceptionnel et qui arrivent à en jouer ou soit qui ont un talent hors norme et auquel cas ils arrivent à en vivre. Mais je pense que la grosse majorité des photographes aujourd’hui ne vivent pas de leur travail. Et c’est très frustrant.

Ca rejoint aussi une autre corporation qui est la musique, où il y a énormément de musiciens et très peu en vivent. La photographie c’est un peu la même chose.

Ma décision aujourd’hui, c’est que pour moi il n’y a pas de business dans la photographie, ou si c’était du business, il y aurait longtemps que j’aurais arrêté. C’est plus une démarche artistique qui prend de l’ampleur, un travail de longue date qui continue de s’étoffer, je le fait par plaisir et non pas d’un point de vue financier.

Et donc je pense que le retour en est parfois encore plus grand puisque c’est quelque chose qui vous apporte un grand plaisir en plus d’une activité professionnelle.

Ce qui est important dans la photographie c’est le partage, le partage de l’émotion. Quand vous faites une prise de vue, le but n’est pas de garder la photo pour soi, ça n’a aucun sens ! Le sens c’est de partager cette émotion, et ce au plus grand nombre. C’est l’essence même de la photo d’art. La photo est destinée à être accrochée, vue, regardée par de multiples personnes qui vont y trouver une émotion. S’il n’y a pas d’émotion c’est que votre photo n’est pas bonne. C’est aussi simple que ça.

Il n’y a pas d’intérêt à accrocher une photo si elle ne vous apporte rien. Il faut qu’il y ait ce message, que la photo fasse appel aux sentiments, à la sensibilité de chacun.

Aujourd’hui que conseilleriez vous à jeune photographe sortant d’une école d’art ?

Il faut appeler un chat un chat, mais ce sont de pures usines à chômeurs. Alors oui c’est bien de faire des études de photos, mais quels débouchés ? Il faut bien se poser la question. Les écoles sont remplies de jeunes qui veulent aller dans cette direction là, mais ils ne sont pas honnêtes. Ces écoles ne dirigent pas les élèves sur la suite, après l’école, il se passe quoi ? Le photo journalisme, ok. Ca marche encore. Faire de la photo de type industrielle, ok, ça aussi ça marche encore. Mais aujourd’hui, être sur un registre artistique et gagner sa vie … Très peu peuvent se targuer d’avoir un niveau de vie décent en suivant cette démarche.

Ce que je dirais à un jeune aujourd’hui c’est de croire en ses passions, croire en ce que l’on aime. Je ne dis pas qu’il ne faut pas se lancer, au contraire, mais il ne faut pas s’attendre à gagner correctement sa vie, à pouvoir acheter une maison, élever des enfants. Pour réussir, il faut être seul, il faut être nomade, disponible rapidement pour partir faire un reportage à l’autre bout du monde ou travailler sur un projet artistique sur une longue durée tout en ayant la possibilité de se faire financer ce travail. C’est tout ça qu’un jeune étudiant sortant d’école devrait avoir en tête. La photographie en elle même est un très beau métier. Malheureusement, pour vous donner un exemple pour vous montrer le problème que pose internet : je mets mes photos en ligne depuis 5-6 ans environ sur des plateformes diverses. Auparavant, je les gardais et j’étais le seul à les regarder. Je n’avais pas la masse de diffusion que propose internet aujourd’hui. C’était une erreur car, comme je l’ai dit, le but de la photo est de partager quelque chose et en retour d’avoir le plus de vues. La contrepartie de ça c’est que votre photo va être utilisée dans de multiples sites internet et supports qui vont récupérer votre photo sans même respecter les droits d’auteurs. Ce n’est pas grand chose, on ne gagne pas beaucoup d’argent mais en plus de ça le vol est quotidien. Les gens n’ont même plus la correction de mettre la mention du Copyright de l’auteur. C’est l’essence même du respect. Alors oui, je suis en colère contre cette négligence plus ou moins volontaire de personnes qui font du business sans rémunérer le photographe.

Je comprends donc que votre compte Instagram ne soit pas fourni…

Alors, je ne rejette pas ce système de publication. Je publie de plus en plus mes photos et ce genre de publication est intéressant dans le sens où il vous permet de voir votre cote. Grâce à ce genre de réseaux votre cote monte de fait grâce au nombre de vues, grâce à la visibilité que cela offre. Ce qu’il faut bien comprendre maintenant c’est que soit vous le faites dans une démarche artistique de partage et donc, dans ce cas, on ne parle pas de business. Soit vous le faites dans une démarche commerciale et là, beaucoup de photographes sont dans une situation que je dirais… critique.

J’aimerais bien revenir avec vous sur les réseaux sociaux Instagram, 500px, Flickr et sur les médias à disposition des photographes pour se faire connaître. Comment vous êtes-vous fait connaître ?

D’un point de vue régional d’abord puis national par le biais d’expo et de livres principalement. C’est la meilleure démarche selon moi. Je parle de ça avant le gros phénomène des réseaux sociaux et des outils informatiques.

Des concours photo peut-être ?

Très peu, quelques uns mais plus des concepts d’exposition où l’on peut faire passer un message, où l’on peut apporter quelque chose de concret, un beau contenu. C’est aussi l’occasion de rencontrer les gens, de discuter avec eux de vive voix ce que vous avez interprété de la photo. (…) On parle trop souvent de l’image en elle même en oubliant son interprétation, or pour moi c’est super important. Dans toute photo il y a un message et ce qui est important c’est de connaitre l’intention première de l’auteur, sinon ça n’a aucun sens. (…)

On a vu un petit peu comment vous vous êtes fait connaître, la relation que vous avez avec les réseaux sociaux, j’aimerais qu’on aborde un peu la technique. Quel type d’appareil utilisez vous ?

Il faut savoir que je viens de la photographie argentique, j’ai donc commencé avec de vieux appareils comme le Zenit EM, ensuite je suis passé sur des boitiers Nikon et je suis resté chez Nikon depuis.

Zenith EM soviétique

Zenit EM soviétique

Vous travaillez encore avec l’argentique aujourd’hui ?

Non, il faut vivre avec son temps. J’ai défendu l’argentique pendant des années au moment du passage au numérique, mais c’était de la résistance inutile. Il faut accepter les outils de son temps. Moi qui vient de l’argentique et qui ai développé mes photo en noir et blanc à l’agrandisseur, en faisant mes maquillages etc. passer au numérique a été pour moi un changement de monde. J’arrivais dans un univers où tout était possible. On passe du noir et blanc à la couleur et on arrive à avoir des outils de développement qu’on avait pas avant. La logique voudrait que le numérique permette d’élargir au maximum le champ d’investigation d’un photographe et lui donne plus de moyens pour interpréter sa photo. Donc pour moi le numérique c’est juste un outil fantastique.

Vous ne trouvez pas que la sensation n’est pas la même en argentique ?

L’axe de prise de vue, la bonne prise de main de l’appareil, c’est une étape de la photo. Ca ne fait pas tout, c’est simplement l’outil qui vous permet de réaliser le cliché. On le faisait en argentique et on le fait en numérique mais ce qui est intéressant c’est ce qu’on en fait après de cet outil. Le numérique laisse de grandes possibilités artistiques que ne permettait pas l’argentique. Alors il y a des gens qui reviennent à l’argentique, mais moi j’en ai fait avant, je sais ce que c’est et quand on passe de l’argentique au numérique c’est fantastique !

Vous parliez de développement et d’ouverture pour le photographe et donc on voit dans votre galerie que vous proposez des clichés en noir et blanc avec certains détails en couleur.

Oui, le black and yellow des taxis new yorkais est un grand classique en photographie. A la base ce sont des photos en couleur et le photographe décide de ce qu’il veut mettre en avant dans la photographie pour exprimer un émotion. Je trouve ce principe génial et on peut sortir de très bonnes images.

2263_hd15 émotion

Taxi New York 001 – Nivert Jocelyn

Je pensais surtout à une photographie en particulier, celle des toits de Paris.

C’est autre chose dans ce cas là mais c’est la même démarche. Aujourd’hui on utilise toutes les nuances de gris du noir et blanc pour donner le contenu, mais derrière il vous manque la petite cerise sur le gâteau qui fait que votre œil va lire votre image avec un sens de lecture et va ressortir un certain nombre de détails. Sur la photographie dont vous parlez j’ai voulu mettre en avant les poteries des toits de Paris. Ca fait l’originalité de la photographie et c’est mon interprétation, pour ne pas faire la même photographie des toits de Paris que n’importe qui.

D’ailleurs vous en avez deux chez nous qui sont très populaires, celle dont on vient de parler et une autre avec des tons gris bleus et l’Opéra Garnier.

Oui c’est la même image. Enfin j’ai pris le cliché au même endroit mais je l’ai traité différemment. Elles n’ont pas du tout la même sensibilité. C’est ça qui est intéressant, c’est qu’avec une même image on peut faire différentes interprétations et donner un nouveau sens, un nouveau regard. Ces deux photographies marchent parce que ce sont des clichés typiquement parisiens. C’est exactement ce que vous pouvez voir en vous promenant à Montmartre et ces photos vous rappelleront cet endroit en les voyant.

toits de Paris vus depuis Montmartre émotion

Toits de Paris 001 Couleurs – Jocelyn Nivert

Cette photo peut paraître un peu acrobatique, vous avez dû monter sur un toit pour la prendre ?

Pas du tout ! Promenez vous dans Montmartre et vous verrez que c’est la vue que vous pouvez avoir de certaines rues du quartier. Montmartre est un vrai terrain de jeu pour un photographe. Il faut prendre son temps, regarder, fouiller dans les petites rues et les impasses, essayer de rentrer dans des petites cours pour trouver le meilleur angle possible.

La recherche de la prise de vue met beaucoup plus de temps que la prise de vue elle-même donc.

C’est très simple, je me suis baladé plusieurs fois dans les rues de Montmartre avec mon boitier et quand je trouvais un endroit sympa je me disais qu’il y avait quelque chose d’intéressant à faire et à ce moment là je prenais la photo. C’est en flânant que j’ai fait ces photos. Mais cette photographie, n’importe qui peut la faire.

Oui, enfin visiblement pas puisque tout le monde ne la fait pas.

Eh bien c’est une question encore une fois d’interprétation et on rentre dans le domaine artistique et non pas de la faisabilité. C’est ce qui fait notre différence.

J’ai vu en faisant mes recherches que vous avez beaucoup voyagé. Est-ce que vous pensez que c’est essentiel de voyager pour un photographe.

Oui j’ai beaucoup voyagé et c’est très important.

Est-ce que vous pensez qu’un photographe basé à Paris peut passer sa vie à ne faire que des photographies de Paris ?

Oui, le sujet est tellement immense, Paris est inépuisable comme source d’inspiration. Cependant, ce qui est intéressant quand on voyage, c’est d’avoir la surprise d’arriver quelque part et de découvrir cet endroit. Ca procure beaucoup d’émotion et c’est là que vous arrivez à fournir de bon clichés parce que vous arrivez dans un lieu où tout vous étonne. Ca génère de la curiosité et vous rend très productif d’un point de vue photographique.

Donc oui je dirais aux photographes de bouger et d’aller partout dans le monde, il y a tant de choses à montrer et à échanger.

Justement c’est intéressant ce que vous dites parce tout à l’heure vous nous parliez d’émotion et la photographie permet de capter l’émotion du photographe et de la rendre. 

Bien sûr. Et tout voyage forme la jeunesse même si vous ne faites pas de photo. C’est  bien culturellement de voir un peu ce qui se passe ailleurs. Si on reste dans son pré carré on sera professionnel dans son pré carré mais pas ouvert au monde. La photographie n’a pas de langue, peut importe l’origine du photographe, vous lui mettez un appareil entre les mains et il va prendre une photo, que vous arriverez à comprendre. C’est un langage universel. Si je pouvais voyager plus je le ferais.

Donc quand vous voyagez c’est sur des congés ?

Non pas forcément, des fois c’est pour des reportages. Le dernier en date était pour un ami qui travaille dans la vanille et qui m’a demandé de faire un reportage sur le trajet de la vanille. Ca a été une expérience formidable. Si vous saviez le processus de la vanille et découvriez à Madagascar le premier producteur au monde de vanille … Aller découvrir ce pays, c’est fabuleux. C’est ce genre de sujet qui vous font voir le monde différemment. Vous amenez votre vision des choses.

Parfois on peut être surpris que notre vision des choses soit confrontée à une autre réalité et cela crée une émotion particulière.

Oui, alors moi à Madagascar mon objectif était vraiment de voir le processus de la vanille et de générer un contenu d’images pour une société. C’était vraiment un photoreportage sur le produit. Cependant j’ai aussi fait des photographies pour moi mais sans tomber dans les clichés traditionnels de témoigner de la pauvreté du pays. Oui, la pauvreté existe là-bas mais je me suis refusé de faire ce genre de clichés, parce qu’on en voit partout. Si c’est pour être témoin de quelque chose sans avoir la démarche derrière pour l’améliorer, c’est non.

Donc est-ce que vous vous sentez l’âme d’un photoreporter ? Parce que c’est son travail d’aller rapporter un évènement d’actualité.

C’est trop facile. Vous pouvez venir avec moi pour aller prendre des photographies de sans abris dans Paris, faire un super reportage qui sera génial, mais pourquoi ? On en voit tous les jours. Le faire pour dénoncer et pour une cause noble, oui, il faut le dire. Mais moi je trouve ça un peu facile de regarder la misère de loin. Alors que quand on est dedans, au plus proche de cette misère, alors on peut en témoigner. J’ai donc volontairement écarté ce genre de travail. Il y en a qui font ça beaucoup mieux que moi et j’ai voulu me focaliser sur une autre démarche artistique. Mais ça ne m’a pas empêché de passer du temps avec ces personnes là et à discuter sans faire de photos, avec un vrai dialogue. Je ne l’aurais fait que sil y avait eu un vrai intérêt pour la personne qui serait photographiée, qu’elle aurait pût en tirer un revenu.

Ca me fait penser au travail d’un photographe New Yorkais qui a lancé le projet Humans of New York. Son projet était de photographier des personnes de New York et de raconter leurs histoires, avec un vrai échange sur qui est la personne. Aujourd’hui c’est un photoreporter qui fait ça dans le monde entier. 

Oui, c’est du témoignage. Il y a une approche journalistique et il faut des personnes comme ça pour témoigner de ce qui se passe dans le monde. Après, lorsque l’on rentre dans la photographie d’art il faut savoir se détacher de ces sujets là pour pouvoir extraire des choses plus essentielles, plus nobles et faire un peu moins de voyeurisme. Avec une démarche artistique vous pourrez véhiculer tout un concept, une émotion qui vont durer dans le temps. Vous aurez un témoignage mais avec une approche différente.

Humans of Colombia - Brandon Stanton émotion

Humans of Colombia – Brandon Stanton

Justement, la photo d’art apporte une durée alors que le photoreportage marque un instant donné.

Oui, tout à fait. Après il y a des photoreporters qui savent très bien faire des photographies d’art. Si vous prenez les meilleurs photographies de ce siècle, une grande partie sont tirées de photoreportages.

En parlant de photographies célèbres, je voudrais savoir s’il y a un photographe qui vous a inspiré dans votre travail ?

Oui, il y en a beaucoup. Je suis un adepte de tous les photographes de la belle époque. Cartier-Bresson, Doisneau, Capa … les grands de l’époque. Parce que j’ai baigné pendant des années au sein de Picto et ces photographes travaillaient avec Picto, donc j’ai vu leurs photographies. J’en ai rencontré pas mal, notamment Frank Horvat avec qui j’ai pas mal travaillé, William Klein, j’ai eu l’occasion de voir passer beaucoup de tirages de Sebastião Salgado. Ce sont des grands maîtres du noir et blanc.

11-Salgado- camps de réfugié émotion

Camps de réfugiés – Sebastiao Salgado

Et donc si vous aviez pu prendre une photo de ces grands photographes ce serait laquelle ?

Chez moi j’ai “Gun” de William Klein, photographe plasticien, qui représente un gamin avec un pistolet, et derrière l’interprétation de William Klein avec son encadrement, sa peinture dessus. Un grand classique. Les photos de Frank Horvat, qui a eu des démarches qui m’ont vraiment intéressé, parce que j’ai connu ce photographe au moment du passage de l’argentique au numérique et ma mission était de faire basculer ces photographes sur le numérique chez Picto. Donc j’ai pu avoir avec ce photographe un vrai échange sur l’utilité et le pourquoi du numérique et surtout sur le tirage. Il y a eu énormément d’évolutions techniques sur le tirage. Avec cet échange on partait de la partie “approche artistique” du photographe mais il y avait aussi une grande partie sur comment on traite, comment on tire, sur quel support … Cette approche numérique a permit d’ouvrir tout ça et j’ai pu avoir des relations privilégiées avec ces gens là. Ils restent pour moi des maîtres à penser aujourd’hui.

Gun émotion

Gun – William Klein

“Gun” de William Klein est une photo qui a fait le tour du monde. Frank Horvat a fait des photos de mode dans les années 60-70 et je suis sure qu’en la voyant vous vous direz “oui j’ai déjà vu ça !” et pourtant vous ne connaissez pas le photographe. Une des photos les plus connues de Frank Horvat est celle avec un mannequin et des hommes avec des chapeaux haut-de-forme à Longchamps, tout le monde l’a vue mais personne ne sait qui c’est.

003-frank-horvat, The Red list émotion

Givenchy Hat A – Frank Horvat

Est-ce que vous pensez que c’est quelque chose qui peut arriver, que les gens connaissent la photo mais pas le photographe ?

Oui, bien sûr. Parce que au final le plus important c’est la photo ou le photographe ? La photo, parce que c’est elle qui génère l’émotion. Le photographe est celui qui l’a réalisée, il en tire sa gloire, mais l’important c’est que la photo, elle, continue à vivre. Aujourd’hui il y a tout un tas de photos qui continuent à vivre avec tout autant de puissance, de force et d’émotion, bien que les photographes soient disparus.

Quand on a la chance de connaître des grands maîtres de la photographie il faut ouvrir bien grand ses oreilles, les écouter, échanger et leur poser des questions. C’est comme ça qu’on apprend. En ce qui me concerne, grand adepte du noir et blanc, quand j’ai vu les tirages de Salgado j’ai dit “Wahou”. C’était exceptionnel, parce que je les ai vus en brut de prise de vue et puis tirés, par un tireur de haut vol qui va vous transcender l’image. Quand il est derrière son agrandisseur et qu’il vous fait un maquillage qui fait remonter les ciels, densifier les noirs, qui va vous donner toutes les nuances, de la dynamique dans la photo … Quand vous voyez le tirage sortir de sa cuve vous allez vous dire “Ah oui effectivement, là ça parle”. J’en reviens à Picto, qui a toujours privilégié la relation entre le photographe et son technicien. Une photo est faite par deux personnes.

Mines de charbon de Dhanbad, Etat du Bihar, Inde, 1989 - émotion

Mines de charbon de Dhanbad, Etat du Bihar, Inde, 1989 – Sebastiao Salgado

Aujourd’hui, avec le numérique le photographe devient son propre tireur, avec les outils de retouches.

S’il les maîtrise, oui. Sinon il peut très bien déléguer cette interprétation, les tendances de ce qu’il souhaite en tirage, et c’est le technicien du laboratoire qui va faire cette interprétation. Mais toujours avec le photographe. C’est le cas de William Klein à une époque grand il est passé du tirage noir et blanc à l’impression numérique grand format, pour faire des tirages plus importants et pouvoir les interpréter avec sa peinture derrière. Le numérique lui a apporté de nouvelles voies. Au départ le résultat n’était pas forcément là puisqu’on n’avait pas la qualité de l’argentique. Maintenant, le numérique a dépassé l’argentique et de loin, avec des niveaux de définition beaucoup plus importants. Ca représente toute la palette du photographe. Si vous la lui enlevez, ça revient à dire à un peintre qu’il n’a pas le droit d’utiliser une certaine gamme de couleurs.

Vous pouvez retrouver l’intégralité de la galerie de Jocelyn en cliquant directement sur ce lien : galerie Pixopolitan de Jocelyn Nivert